L’ancien café Beaufort (ou des Arts et Métiers) et ses artistes


Souvenez vous, en novembre 2015 j’avais évoqué l’histoire du parc Rambot. En fin d’article, je mentionnais un ancien café, ou plutôt guinguette, portant le nom d’une traverse non loin du parc : le café Beaufort.

Nous allons aujourd’hui tenter de retracer l’histoire de cet endroit qui, vers la fin du XIXe siècle, fut l’un des lieux où se retrouvaient notamment les artistes locaux de l’époque. Et puisque nous évoquerons les lieux, nous en profiterons pour également évoquer ses illustres visiteurs…


Fin du XIXe siècle, l’apparition du café :

On trouve pour la première fois mention du café des Arts et Métiers dans le journal local Le National du 11 octobre 1885 (1). Il n’y a pas de date précise, cependant ce journal étant un hebdomadaire, on peut en déduire que l’ouverture eu lieu cette semaine là. Il n’y est d’ailleurs pas non plus nommé « café Beaufort » mais « café des Arts-et-Métiers ».

Ces deux appellations « café Beaufort » et « café des Arts-et-Métiers », bien que différentes, désignent le même lieu et d’après ce que j’ai pu voir semblent avoir coexisté. Car aux mêmes époques on les retrouve mentionnées toutes les deux selon qui en parle. Le nom « de Beaufort » vient de sa proximité avec l’ancien enclos de Beaufort (voir l’article sur le parc Rambot), quant au nom « des Art-et-Métiers » c’est en raison de sa proximité avec l’Ecole des Arts-et-Métiers.

D’un point de vue plus général, on sait qu’il changea plusieurs fois de tenancier, car les multiples éditions annuelles du « Guide Général de l’Arrondissement d’Aix » (consultables ici) nous renseignent sur leurs noms :

On y trouve un certain « Ramon » à partir de 1886 (2), puis un certain « Gros » à partir de 1891 (3) , puis suit un « Rebuffat » à partir de 1903 (4), et un nommé « Heiriès » à partir de 1908 où le café ne se trouve alors plus nommé sur ces guides « café des Arts-et-Métiers » mais « café Beaufort » (5).


Un lieu de rencontres :

Cette guinguette, comme je l’ai écrit plutôt, a vu passer entre ses murs nombre d’artistes locaux entre la fin XIXe et le tout début du XXe siècle.

En voici quelques uns, présentés chacun dans leurs arts respectifs, certains noms vous seront peut-être familiers, d’autres moins, une bonne occasion de les remettre en lumière (liste non exhaustive) :

La peinture

Joseph Ravaisou :

Joseph Ravaisou (né à Bandol en 1865, mort à Aix en 1925) est passé par l’école de dessin d’Aix et était un proche de Paul Cezanne.

Ci-dessous, « Le plateau de Celony » par Joseph Ravaisou (cliché par Burkhard Mücke sous licence CC BY-SA 4.0) :

Le plateau de Celony par Joseph Ravaisou

Achille Emperaire :

Achille Emperaire (né à Aix en 1829, mort à Aix en 1898 au 15 rue Emeric David), lui aussi est passé par l’école de dessin d’Aix et fut lui aussi, pendant un temps du moins, un proche de Cezanne.

Ci-dessous, « Le Duel » par Achille Emperaire :

Achille Emperaire – Le Duel (1895)

Barthélémy Niollon :

Parmi les peintres on peut aussi mentionner Barthélemy Niollon (né à Aix en 1849, mort à Aix en 1927 au 36 rue du 4 septembre), lui aussi est passé par l’école de dessin d’Aix.

Ci-dessous, « Paysage aux environs d’Aix-en-Provence » par Barthélémy Niollon :

Barthélémy Niollon – Paysage aux environs d’Aix-en-Provence

Paul Cezanne :

Toujours au rayon des peintres n’oublions pas Paul Cezanne (né à Aix en 1839, mort à Aix en 1906 au 23 rue Boulegon), probablement le plus connu de tous et qui n’est plus à présenter. Cependant, ce dernier aurait moins fréquenté ce café ou moins fréquemment que les autres en tout cas (*).

La sculpture

Philippe Solari :

Autre catégorie d’artistes à avoir fréquenté le café Beaufort : les sculpteurs, notamment Philippe Solari (né à Aix en 1840, mort à Aix en 1906) qui fréquenta dans ses jeunes années l’école de dessin et de sculpture d’Aix.

Parmi les réalisations de Philippe Solari, on peut mentionner, entre autres, un buste d’Emile Zola inauguré le dimanche 12 novembre 1911 sur la place Ganay (6) :

Le buste de Zola par Philippe Solari inauguré le 12/11/1911 sur la place Ganay (7)

Ce buste a aujourd’hui disparu, fondu sous le régime de Vichy (8). Une reproduction a par la suite été installée dans le parc Jourdan (9) :

La reproduction du buste de Zola par Solari ajoutée ultérieurement au parc Jourdan – Photo (floue) : Google Maps

L’écriture

Joachim Gasquet :

Joachim Gasquet (né à Aix en 1873, mort à Paris en 1921) est l’auteur de plusieurs ouvrages et recueils de poésies. On doit aussi mentionner son livre « Cezanne » paru en 1921 où il évoque sa rencontre avec Paul Cezanne, et les moments qu’il a passé avec lui.


Le café Beaufort dans les textes :

Le journal la République Aixoise remémorait le lieu à ses lecteurs avec ces mots :

…après le repas du midi, c’était le rendez-vous des peintres et des dessinateurs, des poètes et des musiciens. On y discutait à perte de vue sur la valeur respective de la peinture académique et de l’impressionnisme. Les uns tenaient pour la ligne, les autres pour la couleur. On n’était pas tendre pour les « officiels » de la peinture, les « vieilles barbes ». Certains, et Ravaisou était de ceux-là, admiraient sans réserve les audaces de la peinture nouvelle : Courbet, Manet, Monet, Pissaro étaient leurs dieux. Mais tous aimaient la vérité et le beau, tous aimaient passionnément la cité sextienne et ses richesses artistiques (…)
…enfin, le soir, après le souper, on faisait de la musique, on chantait…

Extrait de la République Aixoise du 14 janvier 1928 (page 2) (10)

…le café Beaufort où aux environs de 1890 peintres et poètes communiaient dans le même exaltation d’art désintéressé…

Extrait de la République Aixoise du 20 décembre 1930 – Page 2 (11)

L’emplacement du café Beaufort :

Si depuis le début de cet article nous découvrons les lieux et ses occupants, nous ne nous sommes pas attardé sur son emplacement. Chose qui va être faite, ou du moins, tentée.

Nous avons vu plus haut que son nom « de Beaufort » vient de sa proximité avec l’ancien enclos de Beaufort (voir l’article sur le parc Rambot), et que son autre nom « des Art-et-Métiers » est là en raison de sa proximité avec l’Ecole des Arts-et-Métiers. C’est un début.

Les éditions du « Guide Général de l’arrondissement d’Aix » nous donnent une autre indication, et pas des moindres : son adresse, au 3 cours Saint-Louis. Pratique me direz-vous ! Mais en fait, je vous répondrai que non, car gare au piège !

Cette adresse ne nous sera pas d’une grande aide car la raison est simple : le cours Saint-Louis que nous connaissons aujourd’hui n’est pas le même cours Saint-Louis du XIXe siècle.

En effet, il suffit de se pencher sur un plan de cette époque pour s’apercevoir que l’actuel cours Saint-Louis s’appelait « boulevard Saint-Louis ». Alors dans ce cas, où était le cours Saint-Louis me direz-vous ? Et bien sachez que c’était l’actuel cours des Arts-et-Métiers.

Voyez sur le plan ci-dessous daté de 1897 :

L’actuel cours des Arts-et-Métiers se nommait le cours Saint-Louis – Plan : Makaire (12)

Pour simplifier : 
– Ancien boulevard Saint-Louis => est devenu le cours Saint-louis,
– Ancien cours Saint-Louis => est devenu le cours des Arts-et-Métiers.

Ce changement de nom semble avoir eu lieu vers la toute fin du XIXe siècle – début du XXe.

Sachant cela, on peut désormais affirmer que le café Beaufort se trouvait donc bien au 3 cours Saint-Louis de l’époque, ce qui correspondrait donc au 3 cours des Arts-et-Métiers de notre temps en raison de cette modification de nom.


Que sont devenus les lieux ?

J’ai souvent lu ou entendu que le lieu qui a accueilli ce café a disparu mais j’ai quelques doutes quant à ces affirmations (ça n’est qu’un point de vue personnel), raison pour laquelle je souhaite développer mon avis sur la chose ci-dessous…

Ma petite idée sur la question avec une photo qui pourrait beaucoup nous aider :

Dans mes documents, j’ai retrouvé une carte postale représentant le cours des Arts-et-Métiers, probablement vers le tout début du XXe siècle. Sur le côté gauche, on y distingue notre « café Beaufort », ici nommé « café des Arts-et-Métiers » comme inscrit sur ce qui recouvre la terrasse :

Le café des Arts-et-Métiers au 3 cours des Arts-et-Métiers (ou café Beaufort) – (détail d’une carte postale du début du XXe siècle).

A présent, mélangeons l’intégralité de cette carte postale ancienne avec une vue actuelle :

Mélange de la carte postale ancienne et d’une vue actuelle

La vue ci-dessus nous montre la vue ancienne mélangée à une vue actuelle prise du même angle, on y retrouve le café des Arts-et-Métiers (Beaufort) à gauche.

On voit aussi qu’un immeuble a entre temps fait son apparition à l’extrême gauche sur la vue actuelle (bâti en 2014). On pourrait penser que cet immeuble a remplacé la maison qui a accueilli le café et qui figure sur la carte postale ancienne.

Cependant, en observant les lieux sur place, on remarque que la maison est juste cachée derrière lui de nos jours. Voyez la comparaison ci-dessous, si on la recadre uniquement sur la maison en question cachée derrière le nouvel immeuble :

Comparaison entre la vue ancienne du café et une vue actuelle. La maison à gauche semble être la même.

On remarque aussi sur cette comparaison que la maison à gauche semble être identique à celle qui existe encore (à part le muret qui a été rabaissé). De plus, on peut aussi se repérer aux arbres qui sont aux mêmes emplacements et qui sont toujours là de nos jours.

Pour illustrer mes propos, ci-dessous, la même comparaison mais en détail :

Comparaison avec relevé d’éléments

Si l’on s’en tient donc à tout ce que je viens de développer pour présenter ma théorie, les murs qui ont accueilli ce qui fut le café Beaufort (ou des Art-et-Métiers) n’auraient pas disparu, ils existeraient toujours et seraient la maison qui (comme l’ancien café) se trouve au n°3 de ce cours des Arts-et-Métiers, anciennement cours Saint-Louis :

Photo : Google Maps

C’est mon idée sur la question, je n’oblige personne à penser comme moi, mais je trouve qu’il y a beaucoup trop de points communs pour ne pas l’exposer et éventuellement en tenir compte.


La fin du café :

Comme pour son ouverture, je ne possède pas de date précise. Malgré tout, on peut déduire une « fourchette » durant laquelle il a tiré sa révérence. Les anciens journaux locaux de l’époque en parlent au présent jusque vers 1914. A partir de la fin des années 1920, c’est le passé qui est employé.

Le café aurait donc disparu au cours du premier tiers du XXe siècle. La raison m’est inconnue.


Conclusion :

Nous venons de le voir, les lieux ont connu de belles heures à la fin du XIXe siècle. Mon idée quant à sa localisation, et si oui ou non le café visible sur la carte postale est la maison qui se trouve toujours à l’entrée du cours des Arts-et-Métiers n’est pas une affirmation mais je tenais à en faire part car les deux maisons se ressemblent vraiment beaucoup.

Et vous, qu’en pensez-vous ? N’hésitez pas à me faire part de votre avis dans les commentaires.

Avant de finir, on peut ajouter qu’un « café Beaufort » a été représenté dans le film « Cezanne et Moi » sorti en 2016 (visible dans l’une des dernières scènes du film). Le décor avait été construit sur la place de l’archevêché en septembre 2015 :

Le café Beaufort (père et fils) sue la place - Photo: © Aix en découvertes
Le décor d’un « café Beaufort » recrée sur la place de l’archevêché en septembre 2015 lors du tournage du film « Cezanne et Moi »

Sources :
(1) Le National du 11 octobre 1885 (page 4)
(2) Guide Général de l’Arrondissement d’Aix de 1886 (page 77)
(3) Guide Général de l’Arrondissement d’Aix de 1891 (page 74)
(4) Guide Général de l’Arrondissement d’Aix de 1903 (page 63)
(5) Guide Général de l’Arrondissement d’Aix de 1908 (page 68)
(6) Le National du 19 novembre 1911 (page 2)
(7) Photo du buste d’Emile Zola par Philippe Solari : Gallica / B.N.F
(8) Anosgrandshommes.musee-orsay.fr
(9) Petit-patrimoine.com (=>Note : cette source comporte des erreurs mais je l’ai ajouté surtout pour les photos du buste dans le parc jourdan)
(10) La République Aixoise du 14 janvier 1928 (page 2)
(11) La République Aixoise du 20 décembre 1930 (page 2)
(12) Plan d’Aix en 1897 : Gallica / B.N.F.
(*) Un ouvrage m’a aussi été très utile : Les Petits Maîtres d’Aix à la Belle Epoque 1870-1914 par Franck Baille (paru en 1981 – éd. Imprimerie Paul Roubaud)


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