1892 – Dialogue avec le Pont de l’Arc


Le journal « Le Mémorial d’Aix » consultable au sein des archives en ligne de la bibliothèque Méjanes regorge parfois de véritables pépites dans ses colonnes.

C’est le cas avec ce que je vais vous présenter aujourd’hui et que j’ai trouvé par hasard, au gré d’une de mes habituelles consultations. Le sujet est pourtant tout simple : le centenaire du pont de l’Arc. Pas à notre époque, non, mais en 1892, dans l’édition du 4 décembre. Il y a 126 ans. Et pas le quartier qui porte ce nom, juste le pont, en lui même.


Rappel historique :

Profitons d’aborder le sujet du pont pour en faire un rapide historique :

Le pont que nous connaissons aujourd’hui, du moins, son apparence actuelle, ne remonte qu’au XXe siècle, car au cours des temps passés l’édifice enjambant l’Arc à cet endroit fut détruit et reconstruit à plusieurs reprises .

Pourquoi des reconstructions ? On peut imaginer plusieurs possibilités, notamment et surtout les caprices de l’Arc qui monta par le passé à plus de 7 ou 8 mètres au delà de son niveau habituel (1). On imagine les dégâts qu’un tel déchainement des flots ait pu causer au tablier de l’édifice.

 – L’ancien journal « Le Mémorial d’Aix » mentionne la reconstruction d’un pont à cet endroit vers 1552 (2);
 – Une ancienne carte du terroir d’Aix datée de 1696 le représente au XVIIe siècle (était-ce le même ou avait-il déjà été reconstruit ?) (3);
 – Le même numéro du Mémorial d’Aix mentionné plus haut mentionne aussi qu’il fut reconstruit vers 1707;
 – Puis, dans un article publié à l’occasion du centenaire du pont (4) on retrouve mention d’un nouveau pont sur l’Arc achevé en 1792;
 – Enfin, le 20 août 1944 (5) le pont fut détruit par les soldats allemands (tout comme d’autres ponts de la ville). Suite à cet événement, il fut de nouveau reconstruit, gagnant désormais en largeur.

Depuis, et hormis quelques travaux de surface, il semble que l’édifice n’ai plus trop changé.

Cependant, la traversée de l’Arc par les lieux se fait depuis bien plus longtemps puisqu’en 1858, on a pu observer à quelques mètres du pont actuel les vestiges de piles d’un pont datant de l’antiquité et qui permettait à l’antique voie Aurélienne allant vers Marseille de franchir l’Arc (6).

Le pont de l'Arc entre les XIXe et XXIe siècles
Le pont de l’Arc entre le XIXe et le XXIe siècle

Passé ce petit rappel historique, revenons à notre article du Mémorial d’Aix du dimanche 4 décembre 1892…


Le centenaire du Pont de l’Arc en 1892 :

 – Plantons le décor : Nous sommes ici dans le journal « Le Mémorial d’Aix » du dimanche 4 décembre 1892 (4). Cela faisait donc cent ans que le pont de l’Arc venait d’être (ré)achevé. A cette occasion, le journal publia un article pour le moins original.

On y suit son auteur en route pour le Pont de l’Arc, avec le but de suivre une ancienne légende (créée pour l’article du Mémorial et donc fictive ?) qui prétendrait qu’après avoir récité une invocation, le pont pourrait parler et répondre aux questions qu’on lui pose…

Un bien étrange dialogue va alors s’installer entre l’auteur et le pont de l’Arc en personne où l’on va assister à une sorte de pièce de théâtre baignant dans le comico-surnaturel (si je peux me permettre l’expression).

J’ai retranscrit le texte tel qu’il était dans le journal, j’ai ajouté quelques précisions entre parenthèses que j’ai jugées utiles pour aider à replacer certains lieux dans notre époque.

Le voici dans son intégralité ci-dessous :


Extrait du Mémorial d’Aix du 4 décembre 1892 :

Conversation avec le PontLes difficultés de sa profession

« Le Pont-de-I’Arc n’a été définitivement achevé qu’en 1792. Il y a eu aujourd’hui cent ans qu’il est entré en fonction. Nous avons cru intéressant d’interviewer le bon vieillard, au moment même où sa toute année vient de sonner.

Une vieille légende veut que le Pont-de-l’Arc réponde à tout aixois qui l’interroge à minuit frappant, à la condition de prononcer une invocation magique indiquée dans le manuscrit 2.345X… R… aux archives (*ndlr : ne me demandez pas si ce document existe…).

Mardi donc, vers 23h30, je quittai les parages civilisés et me dirigeai vers la région mystérieuse où les profanes peuvent communiquer avec le monde des esprits. L’obscurité était profonde.

Passé le bureau d’octroi, la nuit, le désert, la steppe… A gauche, les arbres se dressaient, sinistres, levant vers le ciel leurs ramures grêles… A droite, le mur d’enceinte de l’Asile (*ndlr : Montperrin) découpait sa masse sombre sur le ciel d’une noirceur d’encre, en avant les clichés…

Tout d’abord, j’éprouvai une secrète terreur, en pénétrant dans ce pays inexploré, qu’aucun pas humain ne foule, à partir de 9 heures du soir… mais j’avais fait le sacrifice de ma vie !

En route, pas trop de fantômes… Les squelettes que je rencontre ont l’air bon enfant ; ils se drapent mollement dans leur suaire, en gens ennuyés de leur métier. Je salue amicalement et passe. Mais me voici sur le Pont. Bientôt, la grande voix de l’horloge Saint-Sauveur se fait entendre ; dominant les hurlements du vent, le fracas des eaux qui heurtent les lourdes piles du Pont.

Minuit, voici minuit !…

Je m’accoude sur le parapet à l’endroit voulu, et prononce les paroles magiques. Une voix formidable, surhumaine, paraissant sortir des entrailles mêmes de la terre me répond par une exclamation furieuse… J’en conclue qu’on veut bien m’accorder une audience, et je commence à m’excuser :

 << Moi : Pardonnez-moi, Monsieur le Pont, si je vous dérange à pareille heure…
Le Pont : Vous arrivez mal à propos… Vous interrompez une discussion fort animée entre la rivière et moi.
Moi : En effet, je l’entends gronder à vos pieds… On dirait que l’Arc est en colère, c’est rare…
– Le Pont : Il a raison : et je me demande si ses conseils ne sont pas inspirés par la sagesse.
Moi : Que vous dit-il donc?
Le Pont : Il veut que je renonce à l’existence pénible que je mène depuis 100 ans… Il me conseille de partir avec lui, de me laisser aller tout doucement à la dérive, de le suivre à travers les campagnes riantes qu’il arrose.
Moi : Fichtre ! Et que dirait-on à Aix ?
Le Pont : Les temps sont si tristes, les Hommes si peu intéressants, que, j’ai bien envie de m’en aller…
Moi : Vous êtes donc actionnaire de Panama ? (*ndlr : c’était la période de la construction du canal de Panama)
Le Pont : Pas précisément, mais je suis au courant des tripotages, de la crise ministérielle, de tout.
Moi : Vous lisez donc les journaux?
Le Pont : On en laisse traîner sur ma chaussée et le soir, quand le gros de la besogne est fait, nous les lisons avec la rivière…
Moi : Ce doit être un dur métier, le métier de pont?
Le Pont : Passe encore en été, quand j’ai le bon soleil du midi qui me pénètre et me réchauffe… mais en cette saison, c’est terrible ! Il faut se tenir constamment à quatre pattes, avec de l’eau jusqu’au mi-jambe… à mon âge c’est échinant… On attrape des courbatures.
Moi : Je comprends… A force de prendre des bains de pied, la moutarde finit par vous monter au nez… Mais si vous mettiez des chaussures imperméables ?
Le Pont : L’administration m’en refuse… C’est à rendre son tablier ! … Fort heureusement, l’Arc est gentil pour moi… Il fait ce qu’il peut… En été, je reste des semaines entières les pieds secs…
– Moi : Oui, il n’est pas fougueux… Pas de danger qu’il inonde jamais la poudrière (*ndlr : la poudrière se trouvait là où se trouve aujourd’hui la sous-préfecture).
Le Pont : Mon métier est dur, tout de même…
Moi : Vous aimeriez mieux être statue ?
Le Pont : Je crois bien… C’est une sinécure… malheureusement ma famille n’avait pas d’ambition pour moi.
Moi : On vous a donné une profession où il n’y a pas d’avancement…
Le Pont : Hélas non ! … pas de foyer, pas de famille, jamais une satisfaction intellectuelle. Ainsi je n’ai pas mis les pieds au théâtre, cette année…
Moi : C’est que vos pieds seraient un peu lourds… Les spectateurs redouteraient les piles…
Le Pont : J’en ai assez, de rester immobile! … On ne me soulage jamais… Pas même quand on change les draps du lit de la rivière…
Moi : N’importe ! Restez à votre poste… Ne fût-ce que par affection pour vos vieux amis les aixois…
Le Pont : Je ne dis pas… J’aime surtout les petites aixoises ; quand elles me foulent de leurs pieds mignons et coquettement chaussés, j’en ressens encore, tout vieux que je suis, des frissons par tout le corps… C’est léger et capiteux comme du vin de Champagne, ces femmes-là ; je voudrais en porter du matin au soir.
Moi : Vous aimez moins les gros tombereaux chargés de pierres ou de légumes !
Le Pont : A mon âge c’est tuant!
Moi : Cent ans ? Mais c’est la bel âge pour les ponts ?
Le Pont : Ici les années comptent double parce que je suis seul à faire le travail… Et puis la solitude me mine… Pas un ami, pas un voisin !
Moi : Vous avez un confrère, là ? … Le Pont du chemin de fer. (*ndlr : le viaduc de l’Arc de Meyran)
Le Pont (avec dédain) : Un fonctionnaire ! Pouah !… des feignants ! Pour traverser un filet d’eau comme l’Arc, quarante piles!! Je t’en flanquerais, moi !
Moi : En tous cas, pas de blague, hein ?… vous restez en place ?
Le Pont : Ça dépendra… J’aime les aixois… L’Arc aussi les aime… Il a refusé les offres avantageuses que lui faisaient les Marseillais pour aller se déverser dans leur port… C’est trop sale, le linge qu’on y lave.
Moi : En famille.
Le Pont : Je resterai donc quelque temps encore… Mais je ne prend pas d’engagement ferme.>>

Là-dessus, je pris congé et me dirigeai vers la ville, l’âme agitée de noirs pressentiments. Le Pont ne me reconduisit pas . »

Fin de l’extrait du Mémorial d’Aix du 4 décembre 1892


Petite note avant de finir : vous avez remarqué, parfois il y a une majuscule à « pont » et parfois non, c’est normal, à force je ne savais plus si je devais en mettre ou non, d’où ces variations.


 Sources :
(1) 
Le Mémorial d’Aix du 14 novembre 1886 (page 2)
(2)
Le Mémorial d’Aix du 16 mai 1875 (page 2)
(3) Plan conservé aux archives municipales d’Aix (visible dans le livre « Plans des villes Aix-en-Provence » à la page 27)
(4) Le Mémorial d’Aix du 4 décembre 1892 (page 1)
(5) Voir le post « Destructions du 20 aout 1944 à Aix-en-Provence » et les photos sur le forum Sudwall
(6)
Carte archéologique de la Gaule (Florence Mocci / Nuria Nin – 2006 – n°418d – Page 451)


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