Les portes de la cathédrale Saint-Sauveur… mais pas à Aix


Si je vous dis que les portes de la cathédrale Saint-Sauveur se trouvent à Aix-en-Provence, accrochés à la cathédrale, vous serez d’accord avec moi.

Mais si je vous dis que ces portes aixoises se trouvent aussi dans d’autres villes, là, vous pourriez remettre mes paroles en doute. Et pourtant, j’ai là aussi raison. Car on peut observer ces portes ailleurs en France, mais aussi de l’autre côté de la Manche.

Bon, en réalité, il n’ y a rien d’étrange dans cette histoire et l’explication de cette curiosité, qui en fait n’en n’est pas une, est purement artistique.

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Cependant, avant de se pencher sur le pourquoi du fait de la présence de ces portes en dehors d’Aix et de là où elles se trouvent, faisons un indispensable retour sur leur histoire qui débuta il y a plus de cinq siècles.


Les portes sculptées de la cathédrale Saint-Sauveur – Leur histoire :

Je ne ferai pas d’étude de leurs motifs, j’aborderai uniquement le sujet en grandes dates et en faits.

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Tout d’abord, rappel important :

Les « vraies » portes de la cathédrale ne sont pas souvent visibles, car celles que l’on peut observer en temps normal, que l’on voit lorsque l’entrée principale de la cathédrale est fermée, ne sont en quelque sorte que des panneaux destinés à protéger les originales.

– Ci-dessous, les portes en temps normal :

Les panneaux protégeant les portes sculptées (photo prise le 25 juin 2017)

Car derrière ces panneaux, on trouve de véritables œuvres d’art sur bois.

Ci-dessous, un montage photographique réalisé par mes soins montrant la même vue mais avec les portes visibles, ce que l’on verrait si il n’y avait pas les panneaux :

Les portes sculptées de la cathédrale sans leurs panneaux protecteurs – Montage photo

Ces portes sculptées, qui ne s’offrent que rarement au regard des passants, ont été réalisées dans les premières années du XVIe siècle et différents artisans ont participé à leurs réalisation, chacun selon sa spécialité :
– Pour les boiseries : le sculpteur toulonnais Jean Guiramand et les menuisiers Jean et Raymond Bouilly*, deux frères.
– Pour les parties forgées : le fondeur marseillais Imbert Battandier.

[*Note : l’orthographe du nom des frères Bouilly change selon les sources : on le trouve aussi orthographié en latin « Bohiti » ou encore « Bolhi » et en provençal Bolhit (1). M’étant basé sur l’ouvrage de Jean Pourrière « L’achèvement de Saint-Sauveur » où il les nomme avec leur nom « francisé » en « Bouilly », c’est donc ce nom que j’utiliserai pour les mentionner dans cet article.]

Rappelons aussi que la cathédrale a été bâtie en plusieurs étapes, étalées sur plusieurs siècles, et ces portes sont apparues au cours d’une phase de travaux qui s’est déroulée du dernier quart du XVe siècle au premier quart du XVIe. Cette tranche de travaux concernait la construction de la dernière travée de la cathédrale gothique, des vitraux, la façade (et ses statues) et les portes (2).

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1505-1510 – Le travail du bois par les frères Bouilly et Jean Guiramand :

Le 15 octobre 1505, les frères et menuisiers de profession Raymond et Jean Bouilly passèrent une convention avec le Chapitre pour la réalisation des nouvelles portes de la cathédrale (3).

Le projet consistait en deux portes à réaliser en cœur de noyer bien sec, ornées de sculptures. Le choix et la forme des pièces devait être fait de telle façon que le tout devait pouvoir s’assembler sans clous, ni chevilles, ni colle (4).

En ce qui concerne les panneaux sculptés des portes, ils ne les ont pas réalisées eux-même mais ont confié cette tache au sculpteur Jean Guiramand.

Le 21 août 1507, Raymond Bouilly commanda à Jean Guiramand un panneau sculpté de deux sibylles en guise d’échantillon « test », pour qu’il soit présenté aux chanoines. Ces derniers validèrent le style de la pièce proposée et indiquèrent leur souhait que les portes soient réalisées de la sorte (5).

Le 20 mars 1508 Jean Guiramand passa une convention auprès de Raymond Bouilly où il s’engagea à réaliser les vantaux des portes de Saint-Sauveur (6).

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1510 – Le travail du métal par Imbert Battandier :

En parallèle de Guiramand et des frères Bouilly qui eux s’occupaient des boiseries, un autre artisan allait être inclus dans cette tache : le fondeur / ceinturier marseillais Imbert Battandier. Car ne l’oublions pas, de telles portes ne sont pas uniquement composées de bois, on y trouve aussi bon nombres de parties métalliques.

Par une convention passée le 15 janvier 1510, Battandier s’engagea auprès du Chapitre à réaliser et installer, dans un délais d’un an, les parties forgées des portes qui comprenaient entre autre les montures, serrures et verrous, pièces qui devaient être réalisées en bronze. Son travail a visiblement satisfait les chanoines car cet artisan réalisa les années suivantes d’autres travaux pour la cathédrale, notamment pour l’autel (7).

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Au cours de l’année 1510, l’intégralité des portes (bois et ferronneries) était achevée.

Voici une vue des deux panneaux sculptés extraits d’une photographie de Charles Heirieis en 1898 :

Les panneaux sculptés des portes de la cathédrale Saint-Sauveur (XVIe siècle)
Lien vers le document originalÉditeur : Ch. Heirieis, photographe-éditeur, 1898 – Lieu de conservation : Bibliothèque Méjanes, Aix-en-Provence – Cote du document : PHO. HEI., 30

Voici une vue des panneaux du côté de l’intérieur de la cathédrale issue d’un cliché par Marie Pellechet en 1891 :

Les panneaux, côté intérieur des portes de la cathédrale Saint-Sauveur (XVIe siècle)
Lien vers le document originalAuteur: Marie Pellechet, photographe, 1891 – Lieu de conservation : Bibliothèque Méjanes, Aix-en-Provence – Cote du document :
PHO. PEL., 8
Les panneaux, côté intérieur des portes de la cathédrale Saint-Sauveur en 2020
Détail des ferronneries de l’intérieur de la cathédrale portes en 2020
L’une des serrures des panneaux intérieurs de la cathédrale en 2020
L’un des loquets des panneaux intérieurs de la cathédrale en 2020

XIXe siècle – Les portes et leurs doubles en plâtre par Jean Pouzadoux :

Du temps avait passé depuis leur installation et l’achèvement total de la cathédrale. Les portes, installées là au début du XVIe siècle, ont fait naître une idée au XIXe.

L’idée en question ? Les reproduire. La raison exacte de cette volonté m’est inconnue. Était-ce dans un but de sauvegarde où purement artistique (ou les deux) ? Toujours est-il que des moulages en vue d’en faire des reproductions allaient bel et bien avoir lieu.

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1887 – Acte 1 – Une catastrophe évitée :

En 1887, on approuva la décision de ne mouler qu’une seule porte, et pas les deux qui forment pourtant un ensemble. Il n’y avait alors plus qu’à se mettre au travail.

[ –Petit rappel technique de la réalisation d’une reproduction par moulage (très simplifié car je ne suis pas un spécialiste) : Pour réaliser un moulage, quelque soit le modèle, il faut avant tout réaliser l’empreinte de celui-ci. Cette empreinte formera ainsi, et en quelque sorte, le négatif du modèle et c’est à partir de cette empreinte qu’une reproduction sera réalisée.]

Seulement voila : le moulage nécessaire à la reproduction de cette porte ne fut pas si simple que prévu, car un problème est survenu, par chance, AVANT que le travail ne soit entrepris.

En effet, pour prendre l’empreinte de la porte choisie, un décapage préalable était indispensable pour obtenir les détails les plus précis qui soient. Ce nettoyage n’aurait pas endommagé la porte mais aurait pu modifier la teinte de son bois, et c’est bien là problème : à ne vouloir en mouler qu’une seule, on en aurait décapé qu’une seule, et une fois l’opération terminée la cathédrale se serait retrouvée avec deux portes ayant chacune une teinte de bois différente de l’autre. Impensable.

L’opération fut donc ajournée mais une solution plutôt habile allait être trouvée en peu de temps.

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1890 – Acte 1.2 – Le problème est résolu, on peut mouler :

Idée ingénieuse et pourtant si simple : quitte à créer une modification de la teinte du bois d’une des deux portes en la décapant, autant mouler les deux et donc décaper les deux. Avec ce choix, la contrainte de la modification de la teinte due au décapage aurait donné un résultat plus homogène, car concernant désormais les deux portes.

Double avantage de cette idée non prévue : les deux portes, conçues comme un ensemble pourraient être reproduites et conservées dans leur entièreté et plus seulement une seule (8).

L’œuvre fut confiée au sculpteur Jean Pouzadoux (1829-1893) qui fut, entre autre, chef de l’atelier de moulage du « Musée de sculpture comparée » à Paris (9).

Pour la petite histoire, ce musée ouvert en 1882, dans l’ancien palais du Trocadéro, fut crée sous l’impulsion de l’architecte Eugène Viollet-le-Duc, à qui l’on devait, entre autres, la flèche de Notre-Dame de Paris détruite 2019. En 1937, le musée devient le « Musée des Monuments Français » et est installé dans le nouveau palais Chaillot, remplaçant de l’ancien Trocadéro. En 2007, il est devenu la « Cité de l’Architecture et du Patrimoine » (10).

La réalisation du moulage et de la reproduction des portes de Saint-Sauveur par Pouzadoux et son atelier eu lieu en 1890.


Où voir les portes de la cathédrale Saint-Sauveur ailleurs qu’à Aix ?

Elles sont à Paris :

On y retrouve la reproduction en plâtre, taille réelle (profondeur : 166 cm ; hauteur : environ 525 cm ; longueur : 557 cm), réalisée pour le « Musée de sculpture comparée » de Paris par Pouzadoux en 1890, dont on retrouve la mention dans d’anciens catalogues de ce musée, notamment celui-de 1910 (11).

Cette reproduction, qui comprend aussi une partie du portail, est toujours visible sur place, à l’actuelle Cité de l’Architecture et du Patrimoine :

La reproduction des portes sculptées de Saint-Sauveur à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine – Cliché pris en septembre 2017
Cliché : Arnaud Malon – Photo réutilisée sans modifications et selon la licence CC BY-NC-ND 4.0 présente en bas de page sur le site de l’auteur du cliché : https://www.6×8.org/

Une vue de cette reproduction parisienne est aussi visible sur le site des Archives départementales des Bouches-du-Rhône, accessible en cliquant ici.

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Mais aussi… à Londres :

Aussi curieux que cela puisse paraître, les portes de la cathédrale Saint-Sauveur d’Aix sont aussi observables à Londres !

En effet, Jean Pouzadoux, déjà auteur de la reproduction parisienne, en avait aussi réalisée une autre, elle aussi en plâtre et en taille réelle (et comprenant aussi une partie du portail), pour le Victoria and Albert Museum de Londres en 1892, ceci pour un coût de 190 £ de l’époque (12).

La reproduction visible au V&A est observable sur les clichés ci-dessous. Différence avec la reproduction parisienne : les vantaux sculptés ne sont pas peints sur la version londonienne :

La reproduction des portes de la cathédrale Saint-Sauveur visible à Londres au Victoria and Albert Museum
Photo réutilisée selon les conditions du : © Victoria and Albert Museum, London
La reproduction des portes de la cathédrale Saint-Sauveur visible à Londres au Victoria and Albert Museum
Photo réutilisée selon les conditions du : © Victoria and Albert Museum, London

On peut s’amuser à comparer la photo du XIXe siècle des portes prise à Aix avec une vue de leur reproduction londonienne :

Comparaison entre les portes sculptées de la cathédrale Saint-Sauveur originales et leur copie à Londres

Et voila comment on arrive à retrouver ces portes ailleurs que dans leur ville d’origine. Bien sûr, elle n’ont pas, là où elles sont, un rôle de porte. Etant faites de plâtre, elles sont uniquement destinées à être observées.


Une forme de sauvegarde du patrimoine :

Personnellement, je vois en elles quelque chose de très important pour la préservation du patrimoine, car ces reproductions sont en quelque sorte une photo en trois dimension de leur modèle. Ainsi, si les originales venaient être sérieusement endommagées (voire à disparaître, imaginons le pire), il existera, au moins, toujours ces reproductions d’observable.

A noter que la Cité de l’Architecture et du Patrimoine à Paris conserve une très grande quantité de portails et de sculptures reproduits à taille réelle ou en maquettes. Allez voir sur ce site en cliquant sur ce lien, où beaucoup de photos des lieux sont à voir.


Sources :
(1) Jean Pourrière – « L’achèvement de Saint-Sauveur d’Aix-en-Provence – La dernière travée, la façade et les portes 1471-1513 » (1949)
(2) Jean Pourrière – Ibid. – Page 89
(3) Jean Pourrière – Ibid. – Page 95
(4) Jean Pourrière – Ibid. – Page 54
(5) Jean Pourrière – Ibid. – Pages 57-58
(6) Jean Pourrière – Ibid. – Page 97
(7) Jean Pourrière – Ibid. – Pages 59-60
(8) Site de la Cité de l’Architecture et du Patrimoine (reproduction parisienne)
(9) Le Petit Journal du 12 juillet 1886 – Gallica / BNF
(10) Site de la Cité de l’Architecture et du Patrimoine (histoire du musée)
(11) Catalogue du Musée de sculpture comparée de 1910 (pages 126-127) – Gallica-BNF
(12) Site du Victoria and Alberts Museum (reproduction londonienne)


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