La rue Rifle-Rafle : Pourquoi un tel nom ?


Rifle-Rafle… plutôt curieux comme nom pour une rue n’est-ce pas ? Si l’on se fie aux raisons données la plupart du temps, dans les dires et les écrits, la peste aurait un lien.

En effet, une explication est donnée, lue et entendue assez couramment pour justifier ce nom, celle-ci est reprise le plus souvent de l’ouvrage « Les rues d’Aix » d’Ambroise Roux Alpheran publié au XIXe siècle (1).


Un peu d’histoire :

Avant d’aller plus loin à propos de son nom, il faut avant tout se pencher sur l’histoire de cette rue située à deux pas du palais de justice et préciser quelque chose de très important :

La rue « Rifle-Rafle » évoquée dans cet article n’est pas vraiment la rue que nous connaissons vous et moi, car le tracé de celle-ci a été grandement modifié lors des travaux qu’à connu le quartier à la fin du XVIIIe siècle (voir l’article traitant du Palais Comtal).

Pour mieux comprendre ce qu’elle était et ce qu’elle est devenue, il faut savoir qu’à l’origine, elle empruntait un tracé bien plus étroit et torturé que l’actuel.

Un plan de Claude-Nicolas Ledoux réalisé à la fin du XVIIIe siècle la représente assez précisément (2). En voici un détail ci-dessous, où j’y ai indiqué en vert l’ancien tracé de la rue et en jaune son tracé actuel (le nord est vers la droite) :

Les modifications apportées au tracé de la rue Rifle-Rafle à la fin du XVIII siècle sur un plan de Ledoux (BNF – Gallica) (2)

On remarque que si comme aujourd’hui elle commençait à l’est au niveau du Portalet, les choses ont bien changé en ce qui concerne sa moitié ouest à la fin du XVIIIe siècle. Longeant désormais ce qu’étaient les prisons, elle allait alors suivre un tracé bien large et rectiligne.

Voyez l’illustration ci-dessous réalisée à partir du plan de Ledoux, tracée sur une vue aérienne et centrée sur la partie ouest de la rue qui s’est vue transformée (l’orientation est différente du plan, le nord est cette fois vers le haut). En marron sont indiquées d’anciennes rues disparues au XVIIIe siècle, en vert l’ancien tracé de la rue Rifle-Rafle et en jaune son tracé actuel :

Le tracé de l’ancienne rue Rifle-Rafle jusqu’à la fin du XVIIIe siècle comparé à son tracé actuel.

Reprenons :

Selon Roux-Alphéran donc, cette rue anciennement nommée « Riffe-Raffe » (« Rifle-Rafle » de nos jours) porterait ce nom en raison d’une épidémie de peste qui sévit à Aix en 1348 et qui aurait « raflée » les habitants du quartier. Un mot venant du verbe « rieflare » qui , pour citer l’auteur :

…dans le moyen-âge, signifiait dérober, spolier, enlever par force, etc…

Ambroise Roux-Alpheran – Les rues d’Aix – Tome 1 – La rue Rifle-Rafle

En raison de ces faits, la rue aurait gardé le souvenir de cette « rafle » dans son nom.


Sauf qu’il y a un mais. Car au détour de l’une de mes lectures, une contradiction a pointé le bout de son nez, je m’explique :


Les recherches de Jean Pourrière en 1939 à propos de Rifle-Rafle :

En 1939, Jean Pourrière dont j’ai déjà parlé ici, publie un ouvrage qui a pour nom « Recherches sur la première cathédrale d’Aix-en-Provence ». Cet ouvrage ne traite pas du sujet en profondeur, d’ailleurs, pour trouver l’info qui nous intéresse concernant cette rue Rifle-Rafle, il ne faut pas se focaliser sur le texte en lui même, mais sur une petite note, tout en bas de page, une indication qui pourrait presque passer inaperçue, et pourtant.

C’est que jusqu’à présent, nous n’avions qu’une version principalement reprise depuis le XIXe siècle cherchant et pouvant expliquer l’origine du nom de cette rue, à savoir : la théorie de l’épidémie de peste de 1348 qui, raflant les habitant de la rue, a donné son nom au lieu.

Seulement voila, Jean Pourrière semble avoir remis totalement en question cette idée. Le problème n’est pas l’épidémie en elle-même. En revanche, la date avancée par Roux-Alpheran laisse la porte ouverte à un sacré doute


Différentes versions pour un même nom :

Car dans la note 92 de la page 130, au chapitre 2 de son ouvrage, Pourrière indique (3) avoir retrouvé la mention d’une porte « Riffe-Raffe », située à proximité de la rue, dans des actes remontant au moins à 1308 mentionnée en tant que « Portale de Riffa Raffa » (porte de Riffe-Raffe) :

…5 et 17 février 1307/8, déclarations de biens tenus sous la directe des Templiers d’Aix ; trois de ces déclarations parlent de la porte de Riffe-Raffe, « Portale de Riffa Raffa ».

Jean Pourrière – « Recherches sur la première cathédrale d’Aix-en-Provence » – (1939) – Chap. 2 / Page 130 , note 92

Et c’est justement là que le souci se présente :

Ce nom de « Riffe-Raffe » (l’ancien nom de la rue Rifle-Rafle) se trouve cité dans des actes remontant à quarante ans AVANT l’épidémie de 1348, épidémie qui, pourtant, aurait engendré le nom de la rue !

Comme a ajouté Jean Pourrière :

…l’existence, au début du XIVe siècle de la porte en question, ruine l’explication donnée par Roux-Alphéran…

Jean Pourrière – « Recherches sur la première cathédrale d’Aix-en-Provence » – (1939) – Chap. 2 / Page 130 , note 92

Cette découverte de la mention du nom de « Riffe Raffe » dans des documents antérieurs de quarante ans à l’épidémie pourtant donnée pour responsable du nom de la rue déboulonne complètement la théorie proposée par Roux-Alpheran.


Donc pour résumer simplement : Une ancienne porte fortifiée est mentionnée à proximité de la rue dès 1308 d’après ce qu’a retrouvé Jean Pourrière. Donc, contrairement à ce qu’avait indiqué Ambroise Roux-Alpheran, ce nom aurait été là bien avant l’épidémie de 1348. Donc la peste n’y serait pour rien dans cette histoire de nom de « Rifle-Rafle », ce nom étant déjà présent dans le quartier quarante ans avant celle-ci.


Alors d’où vient ce nom ?

Malgré tout cela, il reste un fait qui est certain : le nom de « Rifle-Rafle » est bien arrivé jusqu’à nous.

Certes on vient de voir que ce nom ne serait pas dû à une épidémie de peste et qu’une porte fortifiée aurait été nommée de la sorte dès le tout début du XIVe siècle dans le coin. Donc une question vient naturellement : quelle est alors l’origine de ce nom, anciennement « Riffa-Raffa » puis « Riffe-Raffe », devenu « Rifle-Rafle » ?

Plusieurs explications sont possibles (liste non exhaustive)
1 – Si on admet la théorie de Jean Pourrière à propos de l’existence d’une porte portant déjà ce nom dès le début du XIVe siècle, on peut envisager que cela vienne peut-être d’une autre épidémie de peste qui aurait sévi plus tôt dans le temps, seulement voila, un problème se pose avec cette possibilité : Pourquoi Roux-Alpheran aurait-il mentionné précisément la date de 1348, celle-ci, et pas une autre ?

2 – Ce nom aurait aussi pu lui venir du nom d’une ou deux familles y vivant autrefois (4), une idée proposée par Jean Pourrière et qui était une chose qui se faisait à la même époque. Des exemples similaires existent à Aix, notamment dans le bourg Saint-Sauveur (5).

3 – Selon Pierre-Joseph de Haitze au XVIIIe siècle, dans son ouvrage « Aix, ancienne et moderne » la rue Rifle-Rafle, (dans sa configuration d’avant les grands travaux de la fin du XVIIIe siècle) aurait aussi pu être née de l’assemblage de deux portions de rues : l’une « Rifle » et l’autre « Rafle ». Les deux ne formant plus qu’une par la suite avec leurs noms assemblés. Cependant, selon Roux-Alpheran, rien ne prouvait cette possibilité.

4 – Une autre solution que je n’ai pas.


Et donc, qui a raison ?

Qui a raison ? Qui a tort ? Une épidémie en 1348 ou à une autre date ? Des noms de familles qui vivaient là dès le début du XIVe siècle voire avant ? Ou encore deux rues réunies pour n’en former qu’une seule ? Ou une autre explication pour l’origine de ce nom ?

Sans être sûr de la bonne raison du nom de cette rue et de cette datation j’ai trouvé intéressant de relever cette curiosité pouvant peut-être remettre en question la chose (et je n’ai rien inventé, tous les documents que j’ai utilisé pour cet article sont indiqués juste en dessous, dans les sources).


Sources :
(1) Ambroise Roux Alpheran – Les rues d’Aix – Tome 1- La rue Rifle-Rafle (1846-1848)
(2) Plan du quartier par Ledoux : Gallica / BNF
(3) Jean Pourrière – « Recherches sur la première cathédrale d’Aix en Provence » – Chap. 2 / Page 130 (1939), note 92
(4) Jean Pourrière : Ibid.
(5) Jean Pourrière : « Les commencements de l’école de grammaire d’Aix-en-Provence 1378-1413 » – Page 9 (un exemple parmi d’autres, Roux-Alpheran dans « Les rues d’Aix » en a évoqué d’autres.


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J’avais compris que c’était Une ancienne rue d’octroi.Donc une histoire d’impôts où on se fait rafler ….voler spolier