La naissance de la place des Chapeliers


Direction le centre ancien d’Aix, plus précisément au croisement des actuelles rues de la Glacière, Méjanes, des Bagniers et des Chapeliers, en bref : sur la place des Chapeliers.

Lorsque l’on évoque ce lieu, on s’attarde beaucoup sur la fontaine des Bagniers qui s’y trouve (déjà abordée sur le site) mais très rarement sur l’histoire de la place en elle-même.

Cet espace d’environ 350 m², entouré par plusieurs pâtés de maison et auquel on accède par plusieurs rues pourrait nous laisser penser qu’il est là depuis fort longtemps, comme bien des places aixoises.

Et pourtant, la place des Chapeliers ne remonte qu’à… la seconde moitié du XIXe siècle !

Comment est-elle apparue, pourquoi, et qu’y avait-il avant à cet endroit ? J’ai justement écrit cet article pour y répondre.


Au commencement – La rue des Chapeliers :

Au départ, une zone sensiblement différente comparé à nos jours composée d’une voie et d’une traverse, séparées par un pâté de maisons :

On trouvait tout d’abord, l’ancienne et étroite rue des Chapeliers, qui s’étendait de l’extrémité Est de l’actuelle rue de la Glacière, jusqu’à l’actuelle rue Monclar (où il en subsiste toujours une petite portion).

– Note à propos de l’ancienne rue des Chapeliers :
Cette rue, telle qu’elle était au XIXe siècle, avant la création de la place, et sur les plans qui illustrent cet article, fut le résultat de la fusion de deux voies consécutivement aux travaux qu’à connu le proche quartier du palais comtal à la fin du XVIIIe siècle :
– La portion Est qui s’étendait de l’actuelle rue des Bagniers à l’actuelle rue Monclar se nommait alors rue de la Varguétarié (Vergueterie, où l’on fabriquait des balanciers),
– La portion Ouest, allant de l’actuelle rue des Bagniers en direction de l’actuelle rue Méjanes portait, elle, déjà le nom de rue deis Capeliès (Chapeliers) (1).

Au sud de cet rue, une traverse, tout aussi étroite, se prolongeait sur une trentaine de mètres en direction de l’ouest pour finir en impasse. Enfin, séparant la rue des Chapeliers et l’impasse, se dressait un alignement bâti composé de plusieurs maisons.

– Ci-dessous, pour illustrer mes propos, voici un plan des lieux avant la création de la place, basé sur le cadastre napoléonien réalisé vers 1830 (2) :

Le quartier de l’actuelle place des Chapeliers avant sa modification

Début 1859 – Un besoin de place :

Tout commence en 1859, la rue des Chapeliers fait l’objet de remarques de la part de ses usagers. La raison de ces plaintes : son étroitesse. Ce défaut est dû à la présence d’un pâté de maison installé là depuis plusieurs siècles et qui rend la circulation particulièrement difficile. Un passage étroit, jugé dangereux pour le charroi.

En raison de ces difficultés, la municipalité prend une décision : ces maisons qui obstruent partiellement la rue, gênant la circulation, seront rapidement détruites (3).

Détail d’une affiche du 10 septembre 1859 évoquant les travaux et l’alignement projetés de la rue des Chapeliers (4)

Décembre 1859 – On casse :

A partir de décembre 1859, et après quelques retards, les travaux de démolition débutent enfin. Le chantier est confié à un entrepreneur, Mr Rey.

Une contrainte arrive assez vite : comment effectuer cette tache tout en minimisant un maximum l’impact sur la circulation dans la rue ? Certes, le chantier a pour but de faciliter la circulation, mais même durant le chantier, il ne faudrait pas que le passage soit limité la journée dans cette rue déjà étroite et en plus désormais envahie par les travaux et les nombreux ouvriers.

Mais comme nous l’apprend la presse de l’époque (5) ce cher entrepreneur qu’est Mr Rey a trouvé la solution : bosser la nuit ! Non, ça n’est pas une blague. L’idée fut tout simplement d’effectuer les taches de démolition la nuit, de 3h00 à 7h00 du matin. Le restant de la journée étant consacré, quant à la lui, à l’évacuation des débris accumulés lors des opérations de démolition très matinales.

On peut penser l’idée folle, impensable de nos jours (quoique…) et ayant pu pourrir la vie des habitants environnant les lieux mais c’est tout le contraire qui se serait passé. Les habitants du coin ont en effet préféré (toujours selon la presse de l’époque) que les travaux se fassent de nuit, car, ayant pour la plupart leurs commerces dans le quartier, cette façon de procéder ne gênait pas leur entreprise, leur permettant ainsi de continuer leurs petites affaires le jour, période durant laquelle leurs commerces étaient ouverts.

Reste une question que je me pose tout de même : comment faisait-ils pour dormir avec des ouvriers qui démolissaient des maisons juste à côté la nuit ? Mais ça, l’histoire ne nous le dit pas… Bref.

Ci-dessous, un plan des travaux effectués en décembre 1859 pour y voir plus clair :

En rouge : les maisons détruites en 1859, en bleu : la zone remodelée suite aux travaux

Fin décembre 1859 – La place est enfin née :

A la fin du mois de décembre 1859, la ville comptait désormais une nouvelle place ! Les travaux venaient alors tout juste d’être achevés et l’étroitesse causée par l’ancien pâté de maison n’était plus qu’un souvenir (tout comme les maisons d’ailleurs). Petit désagrément à régler cependant : le sol, pas encore parfait, pas très tassé (6), mais un souci probablement réglé après quelques mois de circulation.

Un plan du quartier une fois la place née :

Le quartier désormais débarrassé de son îlot de maisons et la place créée

Ces travaux furent, à n’en pas douter, très bien reçus par les habitants, car il ont amenés un confort non négligeable :
La facilité de circulation et donc la sécurité, d’une part, car la voie avait presque quadruplé de largeur.
Mais aussi, et on y pense moins : la lumière. Elle pénétrait désormais les lieux. Amenant un nouveau visage sur cette nouvelle place.

Comme le disait la presse de l’époque à propos de cette place alors dans ces premiers jours d’existence :

…elle sera, sans contredit, une des plus agréables et des plus fréquentées qui soit…

Le Mémorial d’Aix du 1er janvier 1860 (page 2, 3ème colonne)

Mieux comprendre la configuration des lieux jusqu’en 1859 :


Pour mieux saisir l’emprise des constructions qui se trouvaient autrefois à l’emplacement de la place, je vous propose, ci-dessous, une reconstitution que j’ai réalisée à partir d’images issues de Google Earth et des données du cadastre de 1830. On distingue clairement sur l’image de droite le pâté de maison aujourd’hui disparu, la rue des Chapeliers plus étroite et l’impasse au sud des constructions.
– La reconstitution :

Comparaison entre l’état actuel de la place des Chapeliers et l’allure qu’avait son emplacement jusqu’en 1859.

Au fait, « place » des Chapeliers ou « rue » des Chapeliers ?

Curieuse question, certes, mais il faut se la poser.

Si la question ne se posait pas avant les travaux, il est vrai qu’à présent on serait tenté de se dire que, suite à tout ces changements, la rue des Chapeliers n’existe plus, étant désormais « fondue » dans la place.

Un panneau indiquant la place des Chapeliers – Photo : © Google Maps

Cependant, on y retrouve aussi des panneaux mentionnant la « Rue des Chapeliers » dans une toute petite portion encore existante de cette voie.

Des panneaux indiquant la rue des Chapeliers – Photos : © Google Maps

Donc non, elle n’a pas totalement disparu même si, d’un certain point de vue, il n’en reste plus grand chose comparée à sa longueur initiale. Car suite aux travaux de démolition de 1859, elle a perdu près des deux tiers de sa longueur (environ 60 mètres à l’origine pour environ 20 mètres de nos jours, si ce que l’on appelle « rue » est composé de deux rives).


Mais en réalité, ça semble plus tordu que cela et il ne faut pas toujours se fier aux panneaux.

En effet, on a de quoi se perdre quand on regarde les adresses des commerces qui s’y trouvent. Analysons tout cela en nous basant sur les adresses présentes sur les sites internet de ces boutiques.

– Commençons par la ligne sud de l’actuelle place des Chapeliers :

La boutique Petit Bateau, que l’on pourrait croire installée sur cette « place des Chapeliers » mentionne le « 8 rue des Chapeliers ».
Même cas pour la boutique Start qui se trouve juste à côté et qui mentionne le « 6 rue des Chapeliers » tout en étant sur la place. Plutôt curieux, pour deux adresses placées à un endroit qui ne suit pourtant pas le tracé original de l’ancienne rue des Chapeliers.
Wns, qui se trouve pourtant dans la continuité de la boutique Start et de Petit Bateau, mentionne, elle, le « 2 place des Chapeliers ».

Passons à la ligne nord. Cette ligne de maison suivant bien, elle, le tracé de l’ancienne rue des Chapeliers, on est en droit de s’attendre à ce que les adresses nous parlent de « rue » et bien en fait… non :

La boutique Le Coq Sportif indique le « 1 place des Chapeliers ».
La boutique Cosmoparis mentionne le « 3 place des Chapeliers ».
Un peu plus loin, la boutique IKKS, indique, elle, le « 7 place des Chapeliers ».
Et encore un peu plus loin, la boutique Catimini indique comme adresse le « 9 place des Chapeliers ».

Il est donc curieux de s’apercevoir que :
des lieux qui ne se trouvaient pas le long du tracé initial de la rue ont leur adresse en « rue »,
alors que ceux qui se trouvent bel et bien sur le tracé original qu’empruntait la rue avant la création de la place se retrouvent aujourd’hui, eux, avec une adresse en « place ».

– Pour être plus précis, et pour celles et ceux qui ne m’ont pas compris, voyez l’illustration ci-dessous :

Une question de « place » et de « rue »

Je ne connais pas le pourquoi du comment mais d’un autre côté, ça ne m’étonne pas plus que cela dans la mesure où des curiosités similaires sont déjà apparues en ville lors de remodelages de quartiers et de rues, notamment dans la rue de la Verrerie comme on l’a déjà vu ici.


Et pourquoi « des Chapeliers » ?

Une dernière question pour finir, mais sur laquelle il n’est, je pense, pas trop compliqué de répondre quand on sait qu’autrefois on nommait les rues en fonction des artisans qui les occupaient. Il est donc assez simple d’en déduire que des chapeliers avaient installé leurs ateliers aux alentours des lieux.

Les chapelleries étaient par ailleurs nombreuses à Aix-en-Provence autrefois (voyez l’article de Joëlle Jacq sur son site pour en savoir plus).


– Sources :
(1) Ambroise Roux-Alpheran – Les rues d’Aix (1846-1848), Tome 1 – (page 36 de l’édition de 1985 aux Presses du Languedoc) et André Bouyala d’Arnaud – Evocation du Vieil Aix – Editions de Minuit, page 122
(2) Cadastre napoléonien d’Aix-en-Provence (feuille L7)- Archives Municipales d’Aix-en-Provence
(3) Le Mémorial d’Aix du 17 avril 1859 (page 2, 3ème colonne)
(4) Affiche « Alignement de la rue des Chapeliers et de la place de la Rotonde. Avis / Mairie d’Aix » – Conservée à la bibliothèque Méjanes, Aix-en-Provence – Cote : Aff. 1859.09.10
(5) Le Mémorial d’Aix du 11 décembre 1859 (page 2, 2ne colonne)
(6) Le Mémorial d’Aix du 1er janvier 1860 (page 2, 3ème colonne)


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Super article! Comme d’habitude
Merci de partager vos connaissances avec tant de clarté de pédagogie et de passion