Changer le nom des rues = Galère en vue

Changer le nom des rues = Galère en vue


A de nombreuses reprises, les rues d’Aix-en-Provence ont vu leurs dénominations changer. Il suffit de jeter un œil sur des plans anciens pour s’en rendre compte. De l’un à l’autre, de nombreuses différences peuvent être observées par rapport aux noms qu’elles ont aujourd’hui.

Ces changements, effectués pour diverses raisons ont, quelque peu, déstabilisé et pas vraiment enchanté les aixois, ce que nous verrons en seconde partie de cet article.
Mais avant cela, parlons d’anciens et de nouveaux noms avec quelques exemples décryptés :


D’anciennes dénominations de rues :

Autrefois, pour nommer une rue, la méthode n’était, en général, pas si compliquée : ces dernières se voyaient en effet principalement nommées en fonction des artisans, des édifices ou des familles ou personnages illustres qui les occupaient.

Pour Aix, on peut citer plusieurs exemples :
l’ancienne rue des Potiers puis rue des Marchands, aujourd’hui rue Chabrier – (Potiers en raison de marchands d’ustensiles de ménages en terre cuite qui s’y étaient installés – puis des Marchands en raison de marchands drapiers et toiliers qui y vivaient au XVIIe siècle (1),
l’ancienne rue des Grands Carmes aujourd’hui rue Fabrot – (Carmes, en référence au couvent des Carmes qu’elle longeait) (2),
l’ancienne rue Saint-Lazare aujourd’hui rue Laroque – (Elle menait à l’ancienne Maladrerie Saint-Lazare) (3),
l’ancienne rue Beauvezet, aujourd’hui rue Bédarrides – (Elle tenait ce nom de Beauvezet d’une église aujourd’hui disparue : Notre-Dame de Beauvezet qui s’y trouvait du XIIIe au XVIIIe siècle. Cette dénomination serait due au fait que le lieu où fut bâtie l’église offrait un joli point de vue bellovisu / belvezer – du moins dans les premiers temps, les constructions alentours étant biens moindres et moins hautes qu’aujourd’hui) (4)

D’autres semblent cependant n’avoir jamais été renommées car elles ont conservé dans leur noms le souvenir de ce qui s’y trouvait ou de ceux qui y vivaient il y a bien longtemps. Par exemple :
la rue de la Masse – (Une auberge de ce nom y existait déjà au début du XVe siècle) (5),
la rue et la place des Tanneurs – (Des tanneurs s’y étaient installés vers le XVIe siècle et ils étaient nombreux dans le quartier à la fin du XVIIIe) (6),
La rue Isolette – (Du nom de Jean Isolette, l’un de ses habitants au XVIIe siècle) (7),
La rue de Jouques – (Du nom d’une noble et très ancienne famille qui s’était installé dans cette rue à la fin du XIVe siècle) (8).


XIXe siècle, on recommence !

A croire que l’on a toujours eu un peu de mal à se décider et à s’arrêter sur un nom précis : on a continué de renommer au XIXe siècle !

Cette fois-ci, la méthode semble avoir été un peu plus brouillon et c’est Ambroise Roux-Alpheran qui l’a évoquée, non seulement dans son ouvrage « Les Rues d’Aix » mais aussi dans le Mémorial d’Aix, notamment dans un article du 23 juin 1838 (9).

Que nous disait Roux-Alpheran à ce sujet ?
On apprend dans cet article que plusieurs rues furent renommées au début du XIXe siècle, par un « ouvrier assez ignare » pour reprendre les propos sans filtres de Roux-Alpheran (il le qualifie aussi de « barbouilleur »).

Le souci était que l’on aurait fourni à cet employé un plan comprenant à la fois les anciens noms des rues (des noms qui avaient changés à plusieurs reprises au cours des siècles passés) ainsi que les nouveaux. Mais l’employé ne se tint pas à ces nouveaux et tout laisse à croire qu’il fit comme bon lui semble

Roux-Alpheran écrivait alors à propos de cet homme :

Au lieu de s’en tenir constamment aux noms alors connus, l’ouvrier choisit ceux qui sonnaient le mieux à son oreille. Et le public fut tout surpris d’apprendre que telle rue avait changé de nom ou avait repris celui qu’elle avait perdu depuis cent ans, et même que telle autre avait disparu entièrement… – (par Ambroise Roux-Alpheran – extraits du Mémorial d’Aix du 23 juin 1838) –

Il se chargea donc des écriteaux destinés à indiquer les noms des rues et les plaça ça et là, sans trop respecter, les entrées et sorties ni même le sens des rues.

Pire encore, comme le releva Roux-Alpheran, il en supprima certaines qui disparurent alors comme l’ancienne rue du Grand Puits qui perdit son nom dans la bataille, ne faisant désormais plus qu’un avec la rue Papassaudi, ce qui est toujours le cas de nos jours :

Une partie de l'ancienne rue du Grand Puits est devenue le prolongement de la rue Papassaudi
Une partie de l’ancienne rue du Grand Puits est devenue le prolongement de la rue Papassaudi

Certains de ces changements se sont ainsi presque faits du jour au lendemain, comme l’écrivait Roux-Alpheran :

Tel s’était couché dans la rue de la Plate-Forme se réveilla dans celle du Grand Boulevard (ndlr : actuelle rue Emeric David), tel autre logeait dans la rue de la Monnaie se trouva dans la rue du Cheval Blanc (ndlr : actuelle rue Frédéric Mistral), l’habitant de la rue de l’Intendance, se leva dans celle du Louvre (ndlr : actuelle rue Maréchal Joffre) – (par Ambroise Roux-Alpheran – extraits du Mémorial d’Aix du 23 juin 1838) –

Et comme-ci cela ne suffisait pas, cet ouvrier prit aussi la liberté de nommer avec son propre nom une rue qui n’en avait pas : la rue Saint-Henri.

Milles bévues furent commises mais au moins, qui n’intéressaient que les habitants d’Aix comme l’indiquait R.A. Ce qui n’était pas le cas d’autres qu’il considérait comme plus graves.

En effet, pour certaines leurs dénominations se sont vues carrément tronquées sur les inscriptions en pierre de taille. Peut-être par souci d’économie selon R.A. mais inexcusable selon lui au vu du budget de la ville à l’époque.
Ces noms de rues raccourcis pouvaient alors, selon R.A. faire honte aux habitants vis à vis des étrangers visitant la ville.

Parmi ces noms réduits on pouvait lire R. Nazareth au lieu de rue de Nazareth, R. Tanneurs au lieu de rue des Tanneurs ou encore R. d’Jtalie au lieu de rue d’Italie. Roux-Alpheran insiste sur ce fameux « J » qui a d’ailleurs été repris sur le panneau actuel !

La fameuse rue d'Jtalie ! On voit que le J gravé dans la pierre de taille a été repris sur le panneau actuel
La fameuse rue d’Jtalie ! On voit que le J gravé dans la pierre de taille a été repris sur le panneau actuel

Comme Roux Alpheran l’écrivait à l’époque à propos de ces « libertés » d’écritures :

 – Non seulement cette incrustation va consacrer à jamais les bévues dont nous avons parlé, (…) mais encore, comme on la paye à la lettre à cause que le travail est plus pénible, il arrive que l’on retranche le plus de lettres que l’on peut dans l’écriteau qui devient par là tout à fait ridicule.

– C’est sans doute une bonne intention qu’on cherche à économiser les deniers publics, mais est-ce la cas ici qu’on cherche à épargner quelques centimes à une ville qui dispose de plus de 309,000 francs de revenus ordinaires, sans compter ses recettes extraordinaires ? Nous ne le pensons pas, surtout lorsque’il s’agit de faire mourir de honte tel ou tel habitant qui surprend un étranger lisant les écriteaux suivants : R. Tanneurs, R. d’Jtalie (remarquez bien ce J), R. de Nazareth…

– Raillerie à part, de pareil écriteaux sont faits pour humilier les bons citoyens qui tiennent à ce que les étrangers sachent qu’au milieu du XIXe siècle, on parle quelque peu français à Aix…  – (par Ambroise Roux-Alpheran – extraits du Mémorial d’Aix du 23 juin 1838) –

On peut prendre la vision de R.A. pour du pinaillage mais pour lui ces détails ratés avaient toute leur importance. On s’y perd !

D’autres exemples sont visibles :

comme la rue de l’école où l’on distingue encore sur la pierre de taille le nom tronqué de R. de l’Ecole au lieu de Rue de l’Ecole (pourquoi le mot rue est-il tronqué ? Roux-Alpheran se le demandait aussi…) :

Le mot "rue" est tronqué sur l'inscription en pierre de taille indiquant la rue de l'Ecole
Le mot « rue » est tronqué sur l’inscription en pierre de taille indiquant la rue de l’Ecole

On peut aussi mentionner ce panneau, quoiqu’assez différent des autres mais qui lui aussi est grandement abrégé en « R. P tit St Esprit » dans la rue du Petit Saint-Esprit :

La rue du P tit St Esprit (abrégé oui)
La rue du P tit St Esprit (abrégé oui)

Reste aussi l’inscription indiquant la rue des Guerriers qui me laisse perplexe car, bien qu’étant similaire aux autres et malgré le fait que le mot « rue » ait lui aussi été abrégé, je n’arrive pas a me décider si oui ou non le mot « des » est là ou pas, le mur actuel en recouvrant une partie. Il me semble deviner un « S » avant le mot Guerriers mais j’ai un doute. Je vous laisse juges :

L'ancienne inscription en très mauvais état indiquant la rue des Guerriers
L’ancienne inscription en très mauvais état indiquant la rue des Guerriers

A force de changement, le peuple et les visiteurs ont bien fini par ne plus trop s’y retrouver car d’autres rues aux dénominations similaires ont créé la confusion.

En effet, l’actuelle rue du 4 septembre (dans le quartier Mazarin) a, au XIXe siècle, oscillé entre deux noms : rue des Quatre dauphins et rue Saint-Sauveur.

Seulement voila, les visiteurs souhaitant se rendre dans cette rue, lisant Saint-Sauveur dans son nom, pensaient en premier lieu à la cathédrale du même nom et se dirigeaient alors naturellement en direction de celle-ci et pas vers le quartier Mazarin… Obligation donc de revenir sur ses pas pour retrouver une rue qui se trouve tout près de l’entrée de la ville de l’époque.

Une meilleure logique dans le nom des rues de l’époque aurait pu éviter cette mésaventure à bien des personnes… Une belle pagaille en somme.

Bon, voyons le bon côté des choses, avec le temps, on finit toujours par s’y faire, ça n’est qu’une simple question d’habitude. On n’imagine que ce souci n’a dû durer qu’un temps et que les aixois, comme les visiteurs, ont bien fini par se repérer.


XXe siècle – Quand y en a plus, y en a encore !

Croyez-moi ou non mais la leçon du XIXe siècle, semble ne pas vraiment avoir été retenue, même au XXe !

Car en 1901 (10), décision fut prise de renommer l’ancienne « rue Saint Lazare » avec un nouveau nom de « Rue Laroque » (qui existe toujours, c’est la première rue à droite quand on est sur le cours Mirabeau). A priori, rien de bien affolant et pourtant

Car une énorme confusion est aussi apparue, cette fois-ci entre cette rue « Laroque » et la rue « Jacques de la Roque » proche de la cathédrale. Vous me direz, ça ne se ressemble pas, certes, cependant, pour un œil non averti, on a vite fait de confondre :

Fut un temps ou la similitude entre ces noms de rues a causé quelques soucis aux gens
Fut un temps où la similitude entre ces noms de rues a causé quelques tracas aux gens

Et c’est visiblement ce qui arriva plus d’une fois comme on peut le lire dans le Mémorial d’Aix du 28 octobre 1906 (11), où les visiteurs, notamment des militaires de passage se trouvaient désorientés, s’attendant à trouver leur hébergement dans une rue plutôt située près de la cathédrale et pas à deux pas du cours Mirabeau.

 – – –

Des galères donc mais rien de bien grave au final. Le plus dérangeant, on l’imagine, était surtout dans le fait de changer ses habitudes et aussi de devoir faire avec un nouveau nom de rue et plus avec celui que l’on avait connu et auquel on était attaché.

Pour en revenir au XIXe siècle et Ambroise Roux-Alpheran qui a vu cela d’un avis très négatif, il est quand même bon de rappeler qu’il était assez conservateur, attaché à l’histoire de la ville et que par conséquent, ces changements ne pouvaient que lui déplaire.


L’histoire ne s’arête pas là :

Non, elle ne s’arrête pas là car ces changements ont perduré au cours du XXe siècle, notamment dans les années 30 où beaucoup de lieux ont changé de nom ou en ont gagné un. Ces changements ont-ils apporté eux aussi leur lots de désorientés et de désenchantés ? Peut-être, ou pas. Il est tout de même probable que cela ait mis du temps pour que tout le monde s’y fasse…

On peut par exemple citer (entre autre) (12) :

 – L’ancien boulevard Notre-Dame fut divisé en plusieurs portions. C’est ainsi que sont apparus les boulevards Aristide Briand et Jean Jaures.

  L’ancienne traverse Saint-Jérôme (appelée autrefois chemin des abattoirs en raison de la présence de ceux-ci tout près) prit le nom d’avenue Anatole France.

  L’ancienne rue du Grand Séminaire prit le nom de rue Pierre et Marie Curie.

  L’ancienne rue du Trésor devint la rue Paul Doumer.

 – L’ancienne rue du Roi devint la rue Clovis Hugues.

 – L’ancienne rue de la Guerre devint celle du 11 Novembre.

 – L’ancien chemin de Coton-Rouge (car il menait autrefois à une teinturerie de coton) devint l’avenue Jules Ferry.

 – L’ancienne route de Marseille (entre hôpital de Montperrin et le Pont-de-l’arc) devint l’avenue de Marseille. C’est aujourd’hui l’avenue Pierre Brossolette.

 – Le chemin que l’on appelait « ancienne route de Marseille » (parallèle à la nouvelle) prit le nom d’avenue Henri Poncet.

 – La rue qui se trouvait près de la Poudrière fut baptisée rue de laPoudrière! (facile…)

 – Un chemin sans nom qui partait du sud de l’actuelle rue Pierre Brossolette en direction d’une usine d’épuration aujourd’hui disparue fut nommée rue de la Fourane. (Pour info, l’usine se trouvait à l’emplacement occupé de nos jours par la résidence Li Passeroun et le terrain de sport le long de l’actuelle avenue Gaston Berger).

  Le chemin appelé autrefois « montée d’Avignon » devint l’avenue d’Avignon. C’est aujourd’hui l’avenue Maréchal de Lattre de Tassigny.

 – Ce que l’on appelait « route » ou encore « chemin de Puyricard » obtint le nom de Philipe Solari.

 – L’ancienne traverse de la Barricade devint la rue Emile Tavan.

 – Une rue qui portait le nom « des Minimes » prit celui du Docteur Joseph D’argelos (et non pas Jean comme le suggère Google Maps).

 – L’ancienne rue du Bras d’Or prit celui de Joseph Villevieille.

 – L’ancienne traverse Bouteille devint la rue Emmanuel Signoret. C’est la rue qui passe derrière l’ancien orphelinat Notre-Dame.

  La traverse Gontard garda son nom mais devint juste la « rue » Gontard.

La rue Saint-Laurent devint en réalité la rue Paul Bert. Elle tenait son premier nom d’une ancienne chapelle dédiée à Saint-Laurent située sur sa rive sud. Cette chapelle a aujourd’hui disparu.

La traverse Saint Lazare quant à elle devint l’avenue Benjamin Abram. Par ailleurs, ce nom de « Saint-Lazare » vous dit sûrement quelque chose étant donné que c’est le long de cette traverse que se trouvait l’ancienne maladrerie (ou léproserie) du même nom que nous avions abordé il y a quelques temps.


Même si aujourd’hui on ne renomme plus, les choses continuent avec de nouvelles rues qui font leur apparition, et auxquelles il faut désormais s’habituer. Le temps passe, les choses changent, c’est comme ça !


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Sources :
(1,2,3,4,5,6,8) Les rues d’Aix – Ambroise Roux-Alpheran (1846-1848)
(7) Jean Pourrière – Les commencements de l’école de Grammaire d’Aix-en Provence (1970) page 58
(9) Le Mémorial d’Aix du 23 juin 1838 (page 3 – 2nde et 3ème colonne)
(10) Le Mémorial d’Aix du 28 mars 1901 (page 2  – 3ème colonne)
(11) Le Mémorial d’Aix du 28 octobre 1906 (page 2 – 2nde colonne)
(12) Le Mémorial d’Aix du 31 juillet 1938 (page 2 – 2nde colonne)



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