Du couvent des Grands-Carmes au Passage Agard

Du couvent des Grands-Carmes au Passage Agard


Souvenez-vous, dans le dossier consacré aux étroites ruelles du centre ancien, nous avions rapidement abordé le Passage Agard qui relie le Cours Mirabeau à la place de Verdun face au Palais de Justice. Vous avez sûrement entendu ou lu que ce lieu  fut crée à l’emplacement d’un ancien couvent, celui des Grands-Carmes pour être exact. Et pourtant lorsqu’on l’emprunte, il est vrai que l’on a beaucoup de mal à y voir un couvent. C’est tout à fait normal car les lieux ont beaucoup changé depuis l’installation de cet ordre religieux à cet emplacement au XIVe siècle.

Cet article sera pour nous l’occasion de revenir sur la présence des Carmes à Aix, nous découvrirons qu’ils n’ont pas toujours été installés à cet endroit, et nous tenterons de restituer l’apparence du Passage Agard lorsqu’il était un couvent. Nous verrons aussi qu’il en existe plusieurs vestiges et pas toujours où l’on pense.

Un petit sommaire ne sera pas de trop car le sujet est vaste:

1) XIIIe siècle, le premier couvent des Carmes
2) XIVe siècle, le second couvent des Carmes
3) XVIIIe siècle, la fin de l’église et du couvent des Carmes
4) XIXe siècle, Félicien Agard et l’idée d’un passage
5) XXIe siècle: les vestiges du couvent des Carmes
6) Galerie photos
7) En conclusion


1 – XIIIe siècle, le premier couvent des Carmes :

Les Carmes installèrent leur premier couvent à l’extérieur de la ville au XIIIe siècle. Rappelons par ailleurs qu’à cette époque, la ville était alors scindée en 3 zones: la ville Comtale au sud, le bourg Saint-Sauveur au nord (les deux étant séparées par un chemin suivant le tracé de l’actuelle rue Paul Bert), et une troisième zone dénommée Ville des Tours qui se trouvait à l’ouest de l’avenue De Lattre de Tassigny (voir Aix au fil des siècles). Ce premier couvent se situait à l’est de la Ville des Tours, dans un (vague et imprécis) périmètre entouré par les actuelles rue Célony au sud, Emile Tavan à l’est, de la Molle au nord et De Lattre de Tassigny à l’ouest.

La zone dans laquelle se situait le premier couvent des Carmes à Aix au XIIIe siècle.
La zone dans laquelle se situait le premier couvent des Carmes à Aix au XIIIe siècle.

Ce couvent, comprenait aussi une église ainsi qu’un cimetière. Certaines tombes de ce cimetière furent mises au jour lors de fouilles en 2011. Elle ont été découvertes lors de travaux effectués tout près du supermarché Casino, à l’angle que forment la rue De Lattre de Tassigny et la rue Célony.

Suite à une invasion qu’a subi la Provence en 1357, les Carmes n’eurent d’autre choix que d’abandonner leur établissement  afin de s’installer plus à l’est bien à l’abris intra-muros. Notons au passage que ce précédent couvent, en plus d’être abandonné, fut détruit par les habitants d’Aix eux-mêmes. Cette précaution fut prise afin que cet établissement abandonné ne serve pas de point d’appui aux envahisseurs.


2 – XIVe siècle, le second couvent des Carmes :

Cherchant la sécurité, les Carmes installèrent alors leur second couvent au sud de la ville Comtale en 1358-59, non loin de l’ancien Palais des Comtes de Provence (aujourd’hui disparu et remplacé par le Palais de Justice et les Prisons). A cette période, le rempart sud de cette partie de la ville longeait à peu près la rive nord de l’actuel Cours Mirabeau.  Là aussi, la disposition semble avoir été la même, les lieux comprenant église, couvent et bâtiments conventuels mais à un détail près: je n’ai pas trouvé la mention d’un cimetière. Ceux-ci étaient pourtant fréquents près des édifices religieux à l’époque mais ni les plans, ni les écrits en ma possession n’en parlent.

Il semble qu’au fil des siècles, l’ensemble ai été agrandi par le biais d’ajouts de chapelles et d’autres constructions formant les lieux. Cet édifice fut représenté sur bon nombre d’anciens plans d’Aix. Les  façons dont il y est représenté divergent beaucoup de l’une à l’autre. Il ne faut donc pas en attendre une exacte reproduction.

Voici deux vues des lieux antérieures au XVIIe siècle:

Représentation du couvent des Carmes sur un plan de Belleforest - 1575
Représentation du couvent des Carmes sur un plan de Belleforest – 1575
Représentation du couvent des Carmes sur un plan de Maretz - 1590
Représentation du couvent des Carmes sur un plan de Maretz – 1623 (Le nord est à droite)

Au milieu du XVIIe siècle, suite à l’abattage des remparts en raison de l’extension de la ville au sud lors de la création du quartier Mazarin, le convent donnait désormais sur le Cours Mirabeau (appelé « le Cours » à l’époque).

A la fin du XVIIe siècle, vers 1690, l’église reçu une majestueuse ornementation pour son plafond. Une fresque divisée en trois parties qui se présentait de la façon suivante: la première partie représentait Elie montrant à son disciple un nuage sortant de l’horizon ; la seconde, le même Elie enlevé au ciel ; et la troisième, la transfiguration. Peinte par Jean-Baptiste Daniel (1656-1720), elle n’allait malheureusement rester en place qu’un demi siècle, nous découvrirons pourquoi plus loin.

Avant d’avancer dans le temps, il est temps pour nous de nous arrêter au XVIIIe siècle car à partir de maintenant les choses vont beaucoup changer. Voici, ci-dessous, l’état du couvent et de l’église tel qu’ils étaient à cette période. Ici, plus de simple illustration, mais un plan fidèle qui nous donne une précise idée de la configuration de l’établissement. J’ai réalisé ce plan à partir d’une esquisse datant de 1782 issue des archives de la Méjanes. La décoration du jardin et sa verdure sont issues de mon imagination, en revanche la fontaine au centre de celui-ci figurait sur l’esquisse.

Plan du couvent des Grand Carmes (à partir d'une esquisse de 1782)
Plan du couvent des Grand Carmes (à partir d’une esquisse de 1782)

Le plan ci-dessus nous montre donc l’église au nord bâtie dans un axe est-ouest et le couvent donnant au sud sur le Cours Mirabeau. La rue Fabrot quant à elle n’a pas toujours porté ce nom car jusqu’en 1894 elle portait le nom de rue des Grands-Carmes en référence à l’ordre religieux qui s’y était installé.


3 – XVIIIe siècle, la fin de l’église et du couvent des Carmes :

Comme je l’ai dit précédemment, l’oeuvre fixée sur la plafond n’est pas restée bien longtemps. Pourquoi? Voici la réponse:

Au XVIIIe siècle, des travaux furent effectués afin d’élargir la rue des Grands-Carmes (l’actuelle rue Fabrot). La solution utilisée fut d’abattre deux chapelles au sud de l’église, on voit très bien sur le plan ci-dessus qu’une partie de l’église semble amputée. Peu de temps après ces travaux, on apprends que le plafond de la nef s’écroula soudainement. Les travaux auraient-ils fragilisé l’édifice? Nous ne le saurons jamais vraiment. Ce qui est sûr, c’est que l’église des Carmes n’était plus.

Les choses n’allaient pas s’arranger avec la fin du XVIIIe siècle et la révolution qui mit un terme aux divers ordres religieux et entraîna la vente de leurs établissements. A partir de cette période, l’occupation des lieux n’allait pas cesser mais n’aurait plus aucun rapport avec l’exercice religieux. Les acquisitions se font par morceaux, chacun essaie d’acquérir un bout de cloître ou d’église. Une partie des lieux ira même jusqu’à accueillir une fabrique de salpêtre en 1795 qui endommagea grandement ce qu’il restait de l’église. La même année un limonadier occupait une partie du rez-de-chaussée. Au XIXe siècle, Roux-Alphéran y mentionnait un entrepôt de boiseries.

L’allure générale d’une partie des édifices n’a pas été conservée. Prenons par exemple l’église: si certaines chapelles sont encore en place, ça n’est plus le cas de sa façade. L’entrée de cette église se trouvait à l’emplacement de l’angle que forment les actuelles rues Fabrot et de l’ancienne Madeleine.

Ancien emplacement de la façade de l'église des Carme - Photo: © Aix en découvertes
Ancien emplacement de la façade de l’église des Carme – Photo: © Aix en découvertes

Les lieux allaient-ils un jour retrouver un semblant de paix? Par chance, oui.


4 – XIXe siècle, Félicien Agard et l’idée d’un passage :

Pour entamer cette partie je vais citer Marcel Provence qui avec un brin d’humour ou de sarcasme écrivait: « En 1846, un Aixois a une idée d’urbaniste ; ça arrive. » Au XIXe siècle de 1846 à 1849, Félicien Agard alors directeur des Salins du Midi et membre de l’académie d’Aix, tenta de racheter toutes les parties du couvent et de l’église qui furent morcelées lors de leur vente à la révolution, ceci afin de créer un passage reliant le Cours à l’actuelle place de Verdun. Sa tentative fut un succès… ou presque. En effet, impossible pour lui d’acquérir le N°57 sur le Cours Mirabeau. Seule solution, s’en accommoder tant bien que mal et faire avec, quitte à rendre cette entrée plus étroite que l’autre, d’où l’existence du fameux goulet d’étranglement à son entrée sud où aujourd’hui encore petits et grand (larges et moins larges) se bousculent.

Le goulet d'étranglement du Passage Agard- Photo: © Aix en découvertes
Le goulet d’étranglement du Passage Agard- Photo: © Aix en découvertes

A présent reprenons le plan de 1782 et superposons le tracé du Passage Agard en bleu. Ce que nous voyons ci-dessous, c’est que le tracé du Passage longe la travée ouest du couvent par le côté ou devait se trouver le jardin, avant de traverser l’ancien emplacement du maître-autel de l’église.

Le tracé du Passage Agard superposé au plan du couvent des Carmes.
Le tracé du Passage Agard (en bleu) superposé au plan du couvent des Carmes.

Sur une vue aérienne, on distingue encore légèrement la forme qu’avaient le couvent (en jaune) et l’église (en vert). Le Passage est représenté en bleu.

Vue aérienne de l'ancien couvent des Carmes - Photo: Google Earth
Vue aérienne de l’ancien couvent des Carmes – Photo: Google Earth


 5 – XXIe siècle, les vestiges du couvent des Carmes :

Pour ce qui est du premier couvent qui se trouvait au niveau de l’actuel supermarché Casino, il n’en reste rien. Ou sûrement à plusieurs mètres sous terre donc rien de visible pour nous. En revanche le second, bien que malmené, revendu et transformé, nous a laissé plusieurs souvenirs. Commençons par les vestiges architecturaux:

Des arcades du cloître:

D'anciennes arcades du couvent des Carmes sont encore visibles - Photo: © Aix en découvertes
D’anciennes arcades du couvent des Carmes sont encore visibles – Photo: © Aix en découvertes

Une partie des arcades ouest provient bien du cloître, mais celles qui leur sont opposées (à l’est) datent de la création du passage (XIXème siècle). Elles ont été reproduites, probablement dans un soucis de symétrie. Le plan visible plus haut indiquant le tracé du passage nous prouve bien que les arcades à l’est du passage ne datent pas du couvent car le cheminement se fait par le côté du jardin et non par l’intérieur d’une travée. Preuve qu’il n’y avait pas d’arcades à cet endroit lorsque le couvent était encore en place et que celles que l’on voit aujourd’hui sur le côté est sont plus récentes.

Des vestiges de l’église:
Plusieurs vestiges de l’église des Grands-Carmes sont visibles dans le magasin Séphora situé dans le Passage. La petite rue des Carmes nous laisse aussi entrevoir un morceau de l’un des murs de l’église.

Une partie d'un mur de l'église des Carmes est encore visible dans la petite rue des Carmes - Photo: © Aix en découvertes
Une partie d’un mur de l’église des Carmes est encore visible dans la petite rue des Carmes – Photo: © Aix en découvertes

D’autres vestiges sont probablement aussi présents dans les bâtiments et leurs caves qui formaient autrefois le couvent et l’église. La plupart étant des lieux privés, je suis dans l’incapacité d’y accéder et donc de vous les montrer.

Mais cet établissement ne nous a pas uniquement laissé des souvenirs à son emplacement. Car aussi étonnant que cela puisse paraître, pour trouver d’autres traces du couvent des Carmes, il faut se diriger vers la cathédrale Saint-Sauveur et ainsi continuer notre « chasse aux vestiges ».

Le triptyque du buisson ardent:
Célèbre et imposante oeuvre de Nicolas Froment, le triptyque du buisson ardent date de 1475-76. Lorsque qu’on le voit à Saint-Sauveur, on a l’impression qu’il y a toujours été tant son imposante allure colle aux lieux, et pourtant. Initialement ce tableau se trouvait dans l’église des Carmes à la demande du roi René qui l’avait commandé à Nicolas Froment afin de surmonter l’autel de l’une des chapelles (qui accueilli pendant un temps les entrailles du roi à sa mort selon Roux-Alphéran). Suite à la révolution et à la disparition de l’église des Carmes, le triptyque fini par être installé dans la cathédrale Saint-Sauveur à partir de 1803. Il est aujourd’hui exposé dans la chapelle Saint-Lazare après une longue restauration qui dura 7 ans, de 2003 à 2010.

Selon les périodes les triptyque est fermé ou ouvert:

Le triptyque du buisson ardent fermé - Photo: © Aix en découvertes
Le triptyque du buisson ardent fermé – Photo: © Aix en découvertes
Le triptyque du buisson ardent ouvert - Photo: © Aix en découvertes
Le triptyque du buisson ardent ouvert – Photo: © Aix en découvertes

L’autel des Aygosi:
Restons dans la cathédrale Saint-Sauveur et très proche de la chapelle qui accueille le triptyque du buisson ardent pour découvrir l’autel des Aygosi. Lui aussi provient de l’église des Carmes.

L'autel des Aygosi de 1470 provient lui aussi de l'ancienne église des Carmes
L’autel des Aygosi de 1470 provient lui aussi de l’ancienne église des Carmes – Photo: © Aix en découvertes

Il y fut élevé (mais pas bâti, ne pas confondre) par un certain Urbain Aygosi dans la sacristie de l’église des Carmes en 1470.

Un dernier vestige pour finir et pas des moindres. J’avais évoqué au chapitre 2 une imposante fresque qui recouvrait le plafond de l’église des Carmes et nous avons vu dans le chapitre 3 que le plafond a disparu. Nous sommes donc en droit de nous demander à quoi elle pouvait ressembler et en toute logique nous sommes en droit de nous dire que nous ne saurons jamais. Et pourtant! Là aussi l’histoire nous réserve de belles surprises. Pour en savoir plus, il faut se rendre au musée Calvet d’Avignon pour y découvrir l’esquisse préparatoire de ce plafond. Jean-Baptiste Daniel, l’auteur de la fresque en avait en effet réalisé un « brouillon » qui existe toujours.

Projet pour le plafond de l'église des Grands carmes à Aix-en-provence - Jean-Baptiste Daniel - Photo: Jacqueline
Projet pour le plafond de l’église des Grands carmes à Aix-en-Provence – Jean-Baptiste Daniel – Photo: Jacqueline Poggi

Photo:  Jacqueline Poggi – cliché sous licence CC BY-NC-ND 2.0 – 

Grace à cette esquisse, il nous est possible d’imaginer la beauté que pouvait avoir le plafond de l’église des Carmes avant sa disparition.

Nous venons de faire le tour des principaux vestiges encore visibles des lieux mais nous n’en avons pas tout à fait fini avec le Passage Agard, car nous ne pouvons pas évoquer ce lieu et oublier le lien qu’il possède avec l’un des plus célèbres aixois: Paul Cezanne. Le célèbre peintre vécu une partie de son enfance au numéro 55 qui forme l’angle entre le Cours Mirabeau et la rue Fabrot, son père y avait aussi établi une chapellerie comme nous le rappelle l’inscription encore lisible sur la façade.

L'ancienne chapellerie Cézanne à l'entrée du Passage Agard - Photo: © Aix en découvertes
L’ancienne chapellerie Cezanne à l’entrée du Passage Agard – Photo: © Aix en découvertes


6 – Galerie photos :

J’ai eu l’occasion de pouvoir faire quelques clichés d’une partie des vestiges avec l’aimable autorisation de la parfumerie que occupe actuellement une partie de l’ancienne église et quelques chapelles latérales :

L’une des croisée d’ogives d’un plafond
Une fenêtre (condamnée) qui donnait vers l’ouest, probablement sur l’ancienne rue des Carmes (actuelle rue Fabrot)
Une sculpture bien préservée qui ornait la base d’une arche


 7 – En conclusion :

Nous venons de le voir, comme dans bien des cas, les lieux disparaissent mais leur souvenir reste. Il suffit de bien chercher (encore faut-il savoir où chercher, ça n’est pas toujours simple je vous l’accorde). Que se soit lors de fouilles ou lors d’une simple promenade dans une parfumerie, des vestiges refont surface. Désormais, j’espère que vous verrez ce passage différemment. Il est court, peut-être parfois encombré aussi, mais son histoire est vaste, et bien plus que ce que je vous ai proposé aujourd’hui. Il m’était bien évidement impossible de retranscrire l’histoire du couvent et du passage, non seulement par manque de certains documents mais aussi pour la simple et bonne raison qu’une bibliothèque entière ne suffirait probablement pas.

Le condensé que je vous ai présenté aujourd’hui est, selon moi, assez complet pour représenter au mieux ce lieu tel qu’il était et tel qu’il est aujourd’hui. Quant à ce qu’il sera, ça n’est pas moi, mais l’avenir qui nous le dira.


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[Damien Pachot - Aix en découvertes.com
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Sources:


 


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1 Commentaire sur "Du couvent des Grands-Carmes au Passage Agard"

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Jean-Jacques Vivès
Invité
Très bel article !

Merci.